Stéphane, des petits films non rémunérés aux grosses productions internationales, tu as gravi tous les échelons comme Chef Électricien. Quel a été le déclic qui t’a fait passer d’une expertise à une vision de Directeur de la Photographie ?
En fait, j’ai commencé dès la sortie de l’école de cinéma à faire des courts métrages en tant que Directeur de la Photographie, de petits projets où chaque idée se heurtait au budget. Mais c’était intéressant : cette école de la débrouille me plaisait beaucoup.
Mais ce que j’avais moins vu venir, c’était la dimension relationnelle avec les Réalisateurs. À cette époque, j’étais plus concentré sur la technique, et c’est normal lorsqu’on débute, et je me suis lassé de devoir discuter pendant des heures pour une idée de cadre ou de lumière. Avec le recul, j’avais tort : c’est un passage obligatoire avant d’être un peu plus légitime.
Alors je me suis réfugié dans le métier de l’électricité en me disant que je serais plus libre de faire ce qui me plaisait : de la lumière.
Le déclic est venu quelques années plus tard. Au fil des tournages, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a tenu ce discours :
« Ce métier, c’est 50 % de savoir-faire et 50 % de savoir-vivre. »
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à voir les choses différemment. J’avais acquis la maturité et l’expérience technique nécessaires pour comprendre que la collaboration créative n’était pas un frein, mais le cœur du métier de Directeur de la Photo. Et il m’en a fallu du temps pour le comprendre !
Sur Emily In Paris, tu as progressivement endossé le rôle de Directeur de la Photographie : deux semaines sur la saison 2, puis davantage sur les saisons 4 et 5. Comment cette confiance progressive s’est-elle construire et qu’est ce que cela a représenté pour toi humainement et professionnellement ?
C’était un concours de circonstances assez fou. En saison 2, le Directeur de la Photographie principal a dû arrêter provisoirement le tournage. Il fallait trouver quelqu’un au pied levé. Le producteur français a convaincu les producteurs américains que je pouvais reprendre le plateau, et c’était parti !
Du jour au lendemain, je me retrouvais à la tête d’un plateau de 200 personnes, avec deux caméras en permanence, des grues, des nacelles… C’était une histoire incroyable !
Pour les saisons suivantes, comme cela avait bien fonctionné, le Producteur français a imaginé que, puisqu’il y avait deux Directeurs de la Photographie sur la série, l’un pouvait être français. Et comme je connaissais déjà bien les rouages de la série, il a pensé que cela pouvait être moi.
Humainement, c’était une validation énorme : qu’une production américaine de cette envergure me fasse confiance dans un contexte aussi tendu. Professionnellement, ça a été un énorme coup de boost. Prendre les commandes dans l’urgence, ça te forge une confiance que tu ne peux pas acquérir autrement : tu dois sortir de ta zone de confort de façon très rapide et garder la tête froide !
En France, le passage de Chef Électricien à Chef Opérateur est rare, voire impossible. Ton parcours montre l’inverse : quels ont été les facteurs clés qui ont permis cette évolution ?
C’est vrai qu’en France, ce passage est quasi inexistant. On compte sur les doigts d’une main les personnes qui ont eu une carrière de Chef Opérateur en venant de l’électricité. La voie classique, c’est le passage par l’équipe caméra.
Aux États-Unis, c’est monnaie courante. C’est une pratique légitime. J’ai eu la chance de travailler avec Mauro Fiore et Erik Messerschmidt, deux Directeurs de la Photographie qui étaient d’anciens gaffers… et qui ont tous les deux obtenu un Oscar de la photo ! Ça m’a ouvert les yeux sur le fait que ce parcours était non seulement possible, mais pouvait être valorisé.
Aussi, un élément qui favorise ce passage aux États-Unis est le fait que, sur la majorité des films, il y a des cadreurs. En France, historiquement, c’est plutôt le Chef Opérateur qui prend en charge le cadre. Donc, pour un gaffer qui souhaite devenir Chef Op aux États-Unis, cela peut être une étape en moins à franchir.
Dans mon cas, le fait de travailler sur des productions internationales m’a permis l’ouverture de cette porte, mais ce n’est pas le seul parcours possible.
Et surtout, le fait de travailler avec des Chefs Opérateurs et des premiers Assistants Caméra en France, qui étaient dans le partage des connaissances, m’a permis de développer des compétences dans des domaines parfois hermétiques et très éloignés de l’équipe électrique. Je les remercie encore pour leur patience et leur pédagogie !
Après avoir travaillé avec de nombreux Chefs Opérateurs, qu’as-tu appris d’essentiel – au-delà de la technique – qui t’a préparé à prendre à ton tour la responsabilité de l’image sur le plateau ?
Lorsqu’on est à la tête de l’équipe électrique, on arrive généralement assez tôt dans la préparation d’un film. Cela permet d’apprécier toutes les étapes de cette mise en place.
Le fait d’avoir travaillé avec différents Chefs Opérateurs m’a permis d’observer comment chacun appréhende ces semaines si importantes où tout va se décider sur ce qui va se passer sur le plateau. Et c’est très intéressant de pouvoir accompagner des Chefs Op dans des processus où chacun a sa recette sur de nombreux sujets : la relation et le dialogue avec la production, le travail avec l’équipe décoration, la mise en place de la relation avec le Réalisateur, l’importance des repérages et de tout ce qui en résulte… C’est sans fin !
Ce que j’ai compris, c’est que c’est pendant cette préparation qu’une partie de ton travail, moins palpable, entre en jeu. Cette dimension relationnelle, stratégique, diplomatique même. C’est une partie essentielle où l’on peut vraiment se distinguer.
Au-delà de la technique — qui reste évidemment la base — j’ai appris qu’être Chef Opérateur, c’est orchestrer des relations humaines, anticiper, créer les conditions d’un bon déroulement avant même que la caméra ne tourne. C’est cette préparation invisible qui fait qu’ensuite, le plateau peut avancer plus sereinement.
Si tu devais donner trois conseils concrets à un Chef Électricien qui aspire à devenir Directeur de la Photographie, quels seraient-ils ?
Haha ! Il n’y a pas de formule magique et je n’ai pas la prétention d’avoir « la » recette, mais je peux partager ce qui me semble essentiel.
Premier conseil : être passionné par son métier. Je suis un heureux gaffer et j’aspire à faire ce métier le plus longtemps possible. Je pense qu’il ne faut pas faire ce passage vers le métier de Chef Opérateur par dépit. Je le vois plutôt comme une opportunité et une prolongation de mon métier. Il faut également se dire que cela va demander encore plus de travail et de disponibilité.
Deuxième conseil : réussir, à un moment donné, à oublier la technique. Elle est importante, bien sûr, mais elle doit être au service de la Direction Artistique d’un Réalisateur, d’un scénario ou de la prestation de comédiens, qui doivent se sentir libres par rapport à cette technique. N’hésitez donc pas à observer, à questionner tous ces champs d’application en dehors de votre métier de Chef Électricien — qui est finalement un poste où vous avez la liberté de le faire.
Enfin : il faut y croire ! J’espère que mon expérience va motiver des générations de Chefs Électriciens, encourager ceux qui souhaiteraient passer le pas et leur dire : foncez !














