Maxence Lemonnier nous parle de son travail sur le long-métrage  « Banquise » réalisé par Emmanuel Courcol

Le tournage de Banquise s’est déroulé sur 42 jours, dont cinq semaines et demie passées au Groenland. Dès les deux sessions de repérages organisées en décembre puis en février, il est apparu clairement que nos méthodes de travail françaises ne seraient pas opérantes sur ce territoire. L’impossibilité d’anticiper les événements, l’imprévisibilité totale des déplacements entre nos trois points de chute — Nuuk, Ilulissat et Uummannaq — et la dépendance permanente aux conditions climatiques nous ont forcés à revoir entièrement notre manière de travailler.

Très vite, nous avons compris qu’il fallait accepter un état de latence permanent, une forme de suspension où tout peut arriver… et où, paradoxalement, rien n’est jamais garanti. Cette situation nous a amenés à nous recentrer sur l’instant présent, sur les seules 24 heures que nous offrait chaque journée, sans nous projeter sur le lendemain. Une expérience profondément déstabilisante pour une équipe habituée, notamment après En fanfare, à évoluer dans la maîtrise, l’organisation et l’anticipation.

Chaque matin, lors des repérages, nous nous retrouvions autour d’un café. Emmanuel Courcol partageait les idées qui lui étaient venues pendant la nuit, Marie-Frédérique Lauriot-dit-Prévost, directrice de production, faisait le point sur les nouvelles contraintes reçues, et Mikisok H. Lynge, le directeur de production groenlandais, venait ensuite nous chercher pour la journée. Ces réunions se concluaient systématiquement par un « Nous verrons bien ». Cette phrase, presque anodine au départ, est devenue le véritable mantra du tournage. C’est ainsi que Banquise s’est construit, jour après jour.

Chaque déplacement relevait du miracle logistique, chaque journée tournée devenait la preuve que l’adaptabilité pouvait être une source de joie, de liberté et de créativité. Emmanuel Courcol a parfaitement intégré cette philosophie, en nourrisant le film au quotidien, en injectant de nouveaux éléments dans la mise en scène et le récit au fil des opportunités offertes par le territoire.

Lors de la deuxième session de repérages, le réalisateur, l’assistant réalisateur et moi-même nous sommes rendus à Uummannaq, une petite île isolée au nord du Groenland. En hiver, elle n’est accessible que par hélicoptère et reste entièrement soumise aux caprices de la météo. S’il est déjà difficile d’y arriver, il est souvent encore plus compliqué d’en repartir. Malgré les alertes répétées de la production groenlandaise sur les difficultés de circulation, notre culture française avait du mal à intégrer cette réalité.
Nous avons finalement été bloqués sur l’île pendant une semaine entière, l’hélicoptère étant immobilisé par les intempéries.

Il a alors fallu changer radicalement de rythme de vie. Tandis que la préparation continuait activement à Paris, nous avons été contraints de vivre au tempo du Groenland, au rythme de la nature. Peu à peu, nous avons mis de côté les discussions techniques, les plans de travail et les découpages pour partager des moments de convivialité avec les habitants. De longues soirées se sont organisées autour de gâteaux, de mattak (peau de baleine) et de thé, à évoquer le changement climatique, la colonisation danoise, les difficultés sociales ou encore les mythes groenlandais. C’est sans doute durant ces moments que j’ai pleinement compris l’ampleur du projet. Comment, avec un regard français, traduire avec justesse et respect l’essence d’un peuple et d’un territoire ? Emmanuel Courcol a su répondre à cette question en intégrant un casting non-professionnel et en nourrissant son scénario de situations vécues, comme les kaffemiks — célébrations familiales traditionnelles — ou de multiples détails du quotidien, permettant au film de s’affranchir d’un regard exotisant ou formaté sur le Groenland.

La banquise constitue le cœur symbolique et narratif du film, mais aussi son principal défi technique. Alors qu’il y a encore quelques années, la banquise pouvait se former en 48 heures, le réchauffement climatique impose aujourd’hui parfois jusqu’à dix jours d’attente pour atteindre une épaisseur suffisante, à condition que température, vent et précipitations soient favorables. Et elle peut disparaitre du jour au lendemain … L’organisation d’un tournage autour de cet événement naturel difficilement prévisible nous a poussés à élaborer un plan de travail entièrement mouvant, constamment ajusté pour exploiter la courte fenêtre durant laquelle la banquise pouvait se former. Cinq jours de tournage étaient prévus sur la banquise, rendant la probabilité de réussite particulièrement faible.

Pour sécuriser le film, nous avons fait le choix de tourner une grande partie des séquences sur un vaste glacier protégé situé près d’Ilulissat. L’accès à ce site nécessitait une heure et demie de motoneige à travers les montagnes groenlandaises, ce qui, aller-retour, réduisait considérablement notre temps de tournage. Malgré la taille réduite de l’équipe française, nous avons décidé de fonctionner avec deux équipes : une équipe principale avec les comédiens pour les scènes de jeu, et une équipe B avec des doublures pour les plans stabilisés (drone et Ronin avec FX6).

La communication entre les équipes, sur un glacier aussi vaste, était extrêmement complexe. Le travail du DIT, Théo Lopez, s’est alors révélé essentiel. Chaque soir, il nous permettait de revoir les images, de réajuster les choix et d’anticiper les plans à refaire, afin d’assurer une continuité visuelle et narrative au réalisateur.

L’évolution rapide de la météo, avec l’arrivée progressive d’une tempête, nous a contraints à modifier l’ordre des plans quasiment heure par heure. Grâce à cette grande souplesse collective et au remarquable travail de VFX réalisé par IIW pour transformer les fonds du glacier, nous avons pu recréer une continuité crédible pour les séquences de banquise.

La scène finale, tournée à Uummannaq sur la véritable banquise, a été particulièrement émouvante. Le froid intense, la sensation d’isolement total et le silence absolu ont créé une atmosphère unique sur le plateau. La voix de la jeune Groenlandaise a progressivement envahi l’espace et nos cœurs, faisant de ce moment un souvenir profondément marquant pour toute l’équipe.

Accompagnement TSF

Comment l’équipe TSF vous a-t-elle accompagné durant le tournage ? Quels aspects de notre savoir-faire (caméra, machinerie, lumière, véhicules) ont été essentiels pour la réussite du projet ?

TSF disposait déjà d’une solide expérience des tournages en conditions de grand froid, et leurs équipes ont très vite identifié les principales problématiques spécifiques au Groenland : choix des caméras et des optiques, transport, conditionnement et résistance du matériel. Nous ne pouvions pas nous permettre d’être trop légers techniquement, tout en composant avec des contraintes de déplacement extrêmes (Dash-8, hélicoptère, motoneige, traîneaux à chiens).

Deux sessions de tests ont été menées dans des chambres froides à −20 °C en région parisienne. L’objectif était de valider l’ensemble de la chaîne caméra dans des conditions proches du réel :

  • caméras,
  • optiques,
  • moteurs de point et de diaphragme,
  • écrans,
  • systèmes HF,
  • batteries,
  • accessoires mécaniques et électroniques.

Ces tests nous ont permis d’écarter rapidement certaines optiques, comme les Master Primes et les Cooke S4, au profit des Ultra Primes, plus légères et plus fiables à très basse température. Je tenais absolument à tourner en Alexa Mini, une caméra que je connais très bien. TSF nous a également fourni différentes générations d’accessoires mécaniques et électroniques afin d’identifier les configurations les plus adaptées.

Trois séries différentes d’Ultra Primes ont été testées, ouvertes à −20 °C sans protection, montées successivement sur deux caméras, avec moteurs de point et de diaph pilotés via commandes HI-5 et SXU. Un tableau comparatif détaillé a permis d’identifier les optiques les plus fiables, certaines séries étant écartées ou mélangées afin d’optimiser l’ensemble.

Les écrans constituaient un point critique. Certains modèles sont notoirement sensibles au froid, avec des risques de gel d’image ou d’extinction. Pour des raisons de poids et d’encombrement, il était impossible d’emporter un parc complet comme sur un tournage classique.

Les SmallHD, bien que sensibles au froid, ont été retenus pour leur légèreté, leur rapidité de mise en œuvre et leur simplicité de configuration. Des housses isolantes ont été fabriquées pour éviter le gel rapide des écrans. En complément, des tapis chauffants avaient été prévus et câblés sur batteries par TSF en solution de secours.

Pour le HF, le choix s’est porté sur les Dwarf MKII, testés en chambre froide pour leur robustesse, leur simplicité de changement de canal et leur portée suffisante dans des environnements ouverts.

TSF a été un allié déterminant dès les premières étapes de la préparation. Le dialogue a été constant, avec une approche très concrète du terrain. Nous avons travaillé main dans la main sur le conditionnement : comment protéger efficacement les têtes caméra, optimiser les volumes, réduire le poids sans fragiliser le matériel. Certains choix, comme l’acquisition de fly cases spécifiques, ont été faits uniquement dans cette optique et se sont révélés essentiels lors des multiples transferts.

Avec l’aide de Yoann Pelisson, le second assistant caméra Théo Benincasa a conçu des housses sur mesure, des tapis chauffants et des supports spécifiques pour protéger le matériel vidéo. Les batteries étaient conservées dans la housse : la ventilation interne de la caméra permettait ainsi un auto-réchauffement progressif, faisant gagner environ 20 °C et atteignant une température interne proche de 0 °C, seuil acceptable pour un fonctionnement stable. La préparation a débuté près de deux mois en amont, bien plus tôt que sur un tournage classique !

Avec Aurélien Taquet, responsable caméra chez TSF, nous avons travaillé sur des problématiques cruciales : éviter le gel des optiques, garantir le démarrage des caméras, préserver les écrans et les systèmes HF, limiter les risques de casse, assurer une autonomie suffisante en batteries et alléger au maximum le dispositif sans compromettre le niveau professionnel.

Grâce aux tests approfondis, aux housses chauffantes et à une configuration favorisant l’auto-réchauffement des caméras, aucun incident majeur n’est survenu sur le tournage. TSF a également joué un rôle clé dans la gestion des batteries, les restrictions aériennes et les solutions de double alimentation. Au total, deux journées de tests en chambre froide et deux semaines d’essais caméra chez TSF ont été nécessaires pour sécuriser le dispositif.

Challenges et solutions

Y a-t-il eu des défis particuliers à relever sur ce tournage — techniques, logistiques ou artistiques — et comment TSF a-t-elle contribué à les surmonter ? Quels choix ou solutions ont, selon toi, vraiment fait la différence ?

Le principal défi a été de réapprendre à travailler en équipe extrêmement réduite. Il n’y avait ni électricien ni machiniste. Quentin Just a occupé un rôle central, assurant à la fois la supervision technique, la caméra B, l’électricité et la machinerie. Il a constitué une équipe caméra soudée (Valentine Paquet 1AC, Théo Benincasa 2AC, Théo Lopez DIT), habituée à travailler ensemble, ce qui a permis de créer des liens très forts sur le tournage.

Les journées étaient longues et exigeantes, notamment pour l’équipe caméra, l’entretien du matériel ajoutant plusieurs heures de travail chaque soir. Avec la présence de comédiens majeurs comme Sandrine Kiberlain et Benoît Magimel, il était difficile d’alléger davantage un dispositif déjà minimal, notamment en lumière. Cette densité de travail a néanmoins été partagée par tous les postes et c’est sans doute la dimension profondément humaniste du projet qui a permis à chacun de tenir sur la durée.

TSF nous a également aidés en attirant notre attention sur certaines configurations techniques trop risquées. C’est notamment grâce à ces échanges que nous avons décidé d’intégrer un DIT sur le tournage. Théo Lopez a pu superviser les rushes, effectuer un pré-étalonnage le soir et maintenir un dialogue esthétique constant, particulièrement précieux pour les séquences extérieures.

Le poids et le conditionnement du matériel sont devenus un enjeu central dès la préparation. Une personne dédiée a été assignée à cette tâche par la production pour l’ensemble des départements. Pendant des semaines, nous avons littéralement « joué à Tetris » avec le matériel, pesant chaque accessoire, cherchant à gagner quelques centaines de grammes ici ou là. À la fin, chacun connaissait par cœur le poids des caisses, des batteries et des restrictions aériennes, car la moindre variation pouvait compromettre notre capacité à tourner. Malgré un envoi anticipé, une partie du matériel est arrivée après le début du tournage, sans heureusement remettre en cause les premiers jours.

Enfin, le choix d’un dispositif léger Sony FX6 sur Ronin comme 3ème caméra s’est avéré décisif. Il nous a permis de capter un maximum de matière sur la banquise dans un contexte où les retakes étaient impossibles, tout en conservant une grande liberté de mouvement stabilisé. Agile, rapide à déployer et parfaitement adapté aux conditions extrêmes, ce dispositif a largement contribué à la réussite artistique et technique des séquences extérieures.

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